lundi 11 janvier 2010
Interview Ole Bornedal (Just Another Love Story)
Revenu d'une expérience difficile à Hollywood, où il travailla pour Miramax et les frères Weinstein, le réalisateur du Veilleur de nuit Ole Bornedal s'est refait une santé cinématographique dans son pays d'origine, le Danemark, où il alterne entre le théâtre et le cinéma dit de genre. Son dernier thriller en date, Just Another Love Story, nous éclaire à sa façon sur les conflits qui l'habitent.

A quel genre identifiez-vous votre film ?
Les gens qui sont plus alertes que moi au sujet du Cinéma en général me disent que Just Another Love Story est un film « Noir » parce qu'il met en avant les sentiments humains les plus sombres, une histoire d'amour qui tourne mal, et enfin un personnage guidé par l'amour et la concupiscence qui va tout perdre à la fin de l'histoire. Ce sont apparemment des thèmes récurrents du film « Noir » à ce qu'on me dit. Mais lorsque vous débutez votre film sur le corps d'un homme en train de mourir sous la pluie, et dont la voix-off vous dit « voilà, je suis mort » c'est évidemment une référence à l'ouverture du Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, qui est j'imagine un film Noir également.
Cependant votre titre insiste sur la notion de « love story »...
J'imagine que tous mes films se situent au carrefour des genres. J'aime que le récit se joue de l'audience et de ses attentes. En général, j'aime les films qui me mettent dans une situation d'inconfort et où je ne sais plus trop dans quelle direction je me dirige. Et il y aurait des passages de Just Another Love Story qu'on pourrait presque qualifier de comédie, avant qu'ils ne deviennent subitement effrayants. Est-ce que c'est la mécanique du suspense, du thriller qui veut ça ? Je l'ignore. Mais comme vous le reprécisez, le film est effectivement une love story, quoi qu'on en dise. Ce sera donc au spectateur de déterminer précisément le genre selon son ressenti.
Si l'on en croit le parcours de votre héros, un fantasme, s'il est vécu, finira par vous tuer. Il est toujours étonnant qu'un réalisateur de films puisse mettre en garde sur l'incompatibilité dramatique entre réalité et fantasme.
Il est évident que mon personnage est guidé par son fantasme et son désir d'une vie nouvelle, et je crois que chaque être humain porte en lui ce conflit sur ce que sa vie « pourrait » être. Il arrive que vous ne soyez pas satisfait par votre expérience de vie et que vous regardiez celle du voisin. « Et si j'étais un jardinier plutôt qu'un critique de films ? », « et si je séduisais la femme de mon voisin ? ». Et vous portez toujours plus ou moins ce rêve en vous, d'une façon plus ou moins déguisée ; et il arrive que vous ayez à le vivre. J'imagine que la morale de Just Another Love Story, s'il fallait en chercher une, annonce qu'on peut vivre ces choses-là sans oublier qu'elles sont par nature dangereuses, et qu'il vaut parfois mieux apprendre à se satisfaire de ce qu'on a déjà. Il y a toujours un prix à payer pour sortir de sa coquille et devenir quelqu'un d'autre. Dans cette histoire, le prix à payer est fatal pour notre héros. Ceci dit, prendre ces décisions, entamer ces actions dangereuses, fait partie intégrante de la vie. Se rendre les choses difficiles est une composante de l'existence. Je pense que notre mode de vie rituel, occidental et industrialisé, a tendance à nous faire vivre les choses en présence constante d'un airbag. Cet airbag se déclenche à chaque fois que vous devez prendre une décision difficile. Il y aura toujours un thérapeute ou quelque personne dans le genre pour vous aider à franchir le cap. Ainsi, rien ne nous est vraiment difficile et j'en viens à me demander si c'est une si bonne chose. Ne devrions-nous pas, de temps en temps, sauter d'un avion sans parachute ?
Il y a un jeu intéressant qui s'effectue dans le montage des premières séquences de dialogues à l'hôpital, lorsque le héros raconte à Julia la femme amnésique comment s'est effectuée leur rencontre. Ils se voient chacun dans un environnement différent, ce qui nous fait alterner entre la réalité de l'hôpital et le fantasme que le héros invente de toutes pièces, fantasme qui ainsi prend vie dans l'esprit de Julia. Cependant, Julia est également hantée par des images qu'elle associe à un cauchemar et qui, pourtant, traduisent une réalité bel et bien vécue. On dirait ainsi que malgré tous leurs efforts de communication, ces personnages sont condamnés à évoluer dans leur propre bulle, qu'elle soit imaginaire ou pas.
Oui, c'est vrai... Finalement c'est assez complexe quand on le met à plat. Et ce fut assez complexe à écrire et à mettre en place puisque tous ces niveaux s'interpénètrent. Il y a à la fois la « réalité », puis une réalité fantasmée, puis un rêve qui est en fait un souvenir réel, et enfin tous ces niveaux sont recouverts par le mensonge. J'écris toujours mes propres scripts mais je ne saurais trop déconseiller aux réalisateurs d'écrire eux-mêmes de telles histoires, qui jouent avec le concept d'identité. On en arrive très vite à une complexité presque mathématique pour savoir qui joue à être quoi dans chaque scène et connecter ces différents niveaux d'identité. Ce fut donc un script très difficile à écrire, d'autant plus difficile que je m'étais retrouvé, il y a quelques années, dans une situation similaire à celle de mon héros Jonathan. Ma vie familiale, le rapport avec ma femme, étaient devenus très compliqués. A un moment, j'ai dû la quitter et, malheureusement, j'ai dû lui mentir en prenant cette décision. Je me suis donc retrouvé au cœur de ce complexe d'identité, à porter deux visages simultanément, ce qui est absolument malsain et ne saurait être recommandé. Mais dans la situation où je m'étais trouvé, je pensais que c'était ce qu'il fallait faire.
Et quelle était cette situation ?
La situation classique ; j'étais avec une autre femme. Ainsi, comme vous pouvez l'imaginer, l'écriture de ce film était donc délicate puisqu'elle me ramenait obligatoirement à mes propres démons, aux différents salauds qui se cachent en moi. Au Danemark, lorsque vous vous retrouvez dans une situation comme celle-ci, qui mêle du mensonge, de la jalousie et qui vous paraît inextricable, l'expression employée est « on se croirait dans un film français » ! Cela pourrait faire de Just Another Love Story une sorte de film français.
... mâtiné de cinéma italien, si l'on en croit l'influence occasionnelle d'Antonioni.
Oh vous trouvez ? J'ai toujours été grandement influencé par les maîtres italiens quand il s'agit de drame et de jeu d'acteur, à la fois comique et trempé. Les personnages danois, dans la tradition de Dreyer, sont toujours très introvertis. Et je crois que les miens ont plus souvent tendance à être extravertis. Fellini et les néoréalistes m'ont beaucoup influencé à ce titre. Si je devais positionner mes penchants naturels au Cinéma, je me trouverais quelque part entre Fellini et Bergman, sous le parrainage de Polanski et d'Hitchcock.
Qu'est-ce que vous avez retiré de votre expérience contrariée à Hollywood ?
Que faire des films devrait être quelque chose de simple. Que lorsque vous vous êtes mis d'accord sur un scénario, tout le monde devrait marcher dans la même direction. La beauté du Cinéma est dans son évidence. Mais avec cinq producteurs exécutifs rattachés au projet, dix autres superviseurs et un président de studio, chacun tirant dans des directions différentes, il n'y a plus rien d'évident. Voilà pourquoi Hollywood en vient si souvent à vous proposer des films dans lesquels beaucoup de choses magnifiques apparaissent à l'écran mais rien qui vous relie à ces choses. C'est un opéra dans lequel chaque personnage chante trop fort ou trop haut dans l'espoir de se faire entendre. Cependant, le cinéma américain moderne, y compris celui à gros budget, semble vouloir se diriger vers d'autres façons de faire. J'ai trouvé que le dernier Batman (The Dark Knight) était un film très intéressant.
Maintenant, ce que cette expérience m'a apporté personnellement, c'est une plus grande facilité à trouver les gens dont j'ai besoin. Disons que j'ai été comme un jeune homme excité qui aurait traîné de lit en lit avant de trouver la femme qu'il pourrait vraiment aimer. Et durant son parcours, il aurait croisé tous les genres de femmes, y compris quelques salopes plus ou moins déséquilibrées. Il en irait de même pour les producteurs de films. (rires)
Oui, j'imagine que les salopes pourraient même être des frères... Et donc vous travaillez toujours avec les Américains mais à une certaine distance ?
Non pas du tout. Je travaille étroitement avec les gens de Focus Features, entre Londres et New York ; c'est une compagnie brillante dirigée par des gens décents. Actuellement je suis sur une adaptation du roman The Husband, de Dean Koontz, pour le bureau new-yorkais et je débute bientôt sur un autre projet pour le bureau de Londres. La communication avec eux est facile et il n'y a pas de salopes...
Article Original: http://www.excessif.com/cinema/actu-cinema/dossiers/interview-ole-bornedal-just-another-love-story-5626981-760.html

A quel genre identifiez-vous votre film ?
Les gens qui sont plus alertes que moi au sujet du Cinéma en général me disent que Just Another Love Story est un film « Noir » parce qu'il met en avant les sentiments humains les plus sombres, une histoire d'amour qui tourne mal, et enfin un personnage guidé par l'amour et la concupiscence qui va tout perdre à la fin de l'histoire. Ce sont apparemment des thèmes récurrents du film « Noir » à ce qu'on me dit. Mais lorsque vous débutez votre film sur le corps d'un homme en train de mourir sous la pluie, et dont la voix-off vous dit « voilà, je suis mort » c'est évidemment une référence à l'ouverture du Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, qui est j'imagine un film Noir également.
Cependant votre titre insiste sur la notion de « love story »...
J'imagine que tous mes films se situent au carrefour des genres. J'aime que le récit se joue de l'audience et de ses attentes. En général, j'aime les films qui me mettent dans une situation d'inconfort et où je ne sais plus trop dans quelle direction je me dirige. Et il y aurait des passages de Just Another Love Story qu'on pourrait presque qualifier de comédie, avant qu'ils ne deviennent subitement effrayants. Est-ce que c'est la mécanique du suspense, du thriller qui veut ça ? Je l'ignore. Mais comme vous le reprécisez, le film est effectivement une love story, quoi qu'on en dise. Ce sera donc au spectateur de déterminer précisément le genre selon son ressenti.
Si l'on en croit le parcours de votre héros, un fantasme, s'il est vécu, finira par vous tuer. Il est toujours étonnant qu'un réalisateur de films puisse mettre en garde sur l'incompatibilité dramatique entre réalité et fantasme.
Il est évident que mon personnage est guidé par son fantasme et son désir d'une vie nouvelle, et je crois que chaque être humain porte en lui ce conflit sur ce que sa vie « pourrait » être. Il arrive que vous ne soyez pas satisfait par votre expérience de vie et que vous regardiez celle du voisin. « Et si j'étais un jardinier plutôt qu'un critique de films ? », « et si je séduisais la femme de mon voisin ? ». Et vous portez toujours plus ou moins ce rêve en vous, d'une façon plus ou moins déguisée ; et il arrive que vous ayez à le vivre. J'imagine que la morale de Just Another Love Story, s'il fallait en chercher une, annonce qu'on peut vivre ces choses-là sans oublier qu'elles sont par nature dangereuses, et qu'il vaut parfois mieux apprendre à se satisfaire de ce qu'on a déjà. Il y a toujours un prix à payer pour sortir de sa coquille et devenir quelqu'un d'autre. Dans cette histoire, le prix à payer est fatal pour notre héros. Ceci dit, prendre ces décisions, entamer ces actions dangereuses, fait partie intégrante de la vie. Se rendre les choses difficiles est une composante de l'existence. Je pense que notre mode de vie rituel, occidental et industrialisé, a tendance à nous faire vivre les choses en présence constante d'un airbag. Cet airbag se déclenche à chaque fois que vous devez prendre une décision difficile. Il y aura toujours un thérapeute ou quelque personne dans le genre pour vous aider à franchir le cap. Ainsi, rien ne nous est vraiment difficile et j'en viens à me demander si c'est une si bonne chose. Ne devrions-nous pas, de temps en temps, sauter d'un avion sans parachute ?
Il y a un jeu intéressant qui s'effectue dans le montage des premières séquences de dialogues à l'hôpital, lorsque le héros raconte à Julia la femme amnésique comment s'est effectuée leur rencontre. Ils se voient chacun dans un environnement différent, ce qui nous fait alterner entre la réalité de l'hôpital et le fantasme que le héros invente de toutes pièces, fantasme qui ainsi prend vie dans l'esprit de Julia. Cependant, Julia est également hantée par des images qu'elle associe à un cauchemar et qui, pourtant, traduisent une réalité bel et bien vécue. On dirait ainsi que malgré tous leurs efforts de communication, ces personnages sont condamnés à évoluer dans leur propre bulle, qu'elle soit imaginaire ou pas.
Oui, c'est vrai... Finalement c'est assez complexe quand on le met à plat. Et ce fut assez complexe à écrire et à mettre en place puisque tous ces niveaux s'interpénètrent. Il y a à la fois la « réalité », puis une réalité fantasmée, puis un rêve qui est en fait un souvenir réel, et enfin tous ces niveaux sont recouverts par le mensonge. J'écris toujours mes propres scripts mais je ne saurais trop déconseiller aux réalisateurs d'écrire eux-mêmes de telles histoires, qui jouent avec le concept d'identité. On en arrive très vite à une complexité presque mathématique pour savoir qui joue à être quoi dans chaque scène et connecter ces différents niveaux d'identité. Ce fut donc un script très difficile à écrire, d'autant plus difficile que je m'étais retrouvé, il y a quelques années, dans une situation similaire à celle de mon héros Jonathan. Ma vie familiale, le rapport avec ma femme, étaient devenus très compliqués. A un moment, j'ai dû la quitter et, malheureusement, j'ai dû lui mentir en prenant cette décision. Je me suis donc retrouvé au cœur de ce complexe d'identité, à porter deux visages simultanément, ce qui est absolument malsain et ne saurait être recommandé. Mais dans la situation où je m'étais trouvé, je pensais que c'était ce qu'il fallait faire.
Et quelle était cette situation ?
La situation classique ; j'étais avec une autre femme. Ainsi, comme vous pouvez l'imaginer, l'écriture de ce film était donc délicate puisqu'elle me ramenait obligatoirement à mes propres démons, aux différents salauds qui se cachent en moi. Au Danemark, lorsque vous vous retrouvez dans une situation comme celle-ci, qui mêle du mensonge, de la jalousie et qui vous paraît inextricable, l'expression employée est « on se croirait dans un film français » ! Cela pourrait faire de Just Another Love Story une sorte de film français.
... mâtiné de cinéma italien, si l'on en croit l'influence occasionnelle d'Antonioni.
Oh vous trouvez ? J'ai toujours été grandement influencé par les maîtres italiens quand il s'agit de drame et de jeu d'acteur, à la fois comique et trempé. Les personnages danois, dans la tradition de Dreyer, sont toujours très introvertis. Et je crois que les miens ont plus souvent tendance à être extravertis. Fellini et les néoréalistes m'ont beaucoup influencé à ce titre. Si je devais positionner mes penchants naturels au Cinéma, je me trouverais quelque part entre Fellini et Bergman, sous le parrainage de Polanski et d'Hitchcock.
Qu'est-ce que vous avez retiré de votre expérience contrariée à Hollywood ?
Que faire des films devrait être quelque chose de simple. Que lorsque vous vous êtes mis d'accord sur un scénario, tout le monde devrait marcher dans la même direction. La beauté du Cinéma est dans son évidence. Mais avec cinq producteurs exécutifs rattachés au projet, dix autres superviseurs et un président de studio, chacun tirant dans des directions différentes, il n'y a plus rien d'évident. Voilà pourquoi Hollywood en vient si souvent à vous proposer des films dans lesquels beaucoup de choses magnifiques apparaissent à l'écran mais rien qui vous relie à ces choses. C'est un opéra dans lequel chaque personnage chante trop fort ou trop haut dans l'espoir de se faire entendre. Cependant, le cinéma américain moderne, y compris celui à gros budget, semble vouloir se diriger vers d'autres façons de faire. J'ai trouvé que le dernier Batman (The Dark Knight) était un film très intéressant.
Maintenant, ce que cette expérience m'a apporté personnellement, c'est une plus grande facilité à trouver les gens dont j'ai besoin. Disons que j'ai été comme un jeune homme excité qui aurait traîné de lit en lit avant de trouver la femme qu'il pourrait vraiment aimer. Et durant son parcours, il aurait croisé tous les genres de femmes, y compris quelques salopes plus ou moins déséquilibrées. Il en irait de même pour les producteurs de films. (rires)
Oui, j'imagine que les salopes pourraient même être des frères... Et donc vous travaillez toujours avec les Américains mais à une certaine distance ?
Non pas du tout. Je travaille étroitement avec les gens de Focus Features, entre Londres et New York ; c'est une compagnie brillante dirigée par des gens décents. Actuellement je suis sur une adaptation du roman The Husband, de Dean Koontz, pour le bureau new-yorkais et je débute bientôt sur un autre projet pour le bureau de Londres. La communication avec eux est facile et il n'y a pas de salopes...
Article Original: http://www.excessif.com/cinema/actu-cinema/dossiers/interview-ole-bornedal-just-another-love-story-5626981-760.html
Ce billet, écrit à 18:18 par Marie dans la catégorie Cinéma a suscité :