Un grésillement dans le haut-parleur réveille la cabine plongée dans la pénombre. "Good morning everybody, good morning", c'est la voix de Troels, chef d'expédition. Il est 7 h 30, "le temps est couvert, par 7°C". Hier, nous avons quitté Akureyri, en Islande, sous un soleil qui éclaboussait la coque rouge de l'"Antarctic Dream". Dans le détroit du Danemark, le vol plané des fulmars escortait le bateau et des dauphins à bec blanc jouaient dans son sillage. A minuit, les passagers emmitouflés se sont même pressés sur le pont pour admirer les filaments verdâtres d'une aurore boréale. Mais ce matin, nous passons la latitude de 67° 59' N, au-delà du cercle polaire. Le bateau file vers le Scoresby Sund, plus vaste fjord du monde, sur la côte est du Groenland. La météo est arctique, mais les icebergs transforment la salle à manger en cinéma.
Dans la baie des Vikings, pour la première sortie, les Zodiac se fraient un chemin entre les glaces. "Tabulaires, en forme de dôme, clocher ou polyèdre", a détaillé James, guide gallois, en conférence. De près, ces mastodontes détachés de la calotte glaciaire rappellent plutôt de grosses meringues. Polies quand ils se sont retournés, striées de strates de neige ou de lignes noirâtres qui trahissent sédiments ou dépôt volcanique. "Peut-être de l'Eyjafjöll", analyse Gérard, notre guide français, devant un bloc coiffé d'une pellicule sombre. Près de l'île Rouge, les icebergs deviennent cathédrales, qui menacent de chavirer. C'est au guide canadien, Chris, de s'interroger devant les formes défiant la pesanteur : "Henri Cartier-Bresson ne disait-il pas que l'important, en photo, était la géométrie ?" Parfois, une crevasse remplie d'eau figée zèbre le blanc de bleu roi. La glace ancienne, elle, est d'un vert limpide. L'imagination joue avec les icebergs, sur le miroir lisse de l'eau grise, comme avec des nuages sur l'azur. Des rides sur l'onde attirent l'oeil. C'est un phoque annelé qui affleure, plonge et reparaît au loin.
Bleu, blanc, gris, noir.
Le Groenland est même parfois ocre, lorsque la lave a formé des orgues de basalte. Mais vert ? Erik le Rouge, Viking qui le baptisa en 982, inventa le marketing - même s'il faisait un peu plus chaud et que le Sud était propice aux cultures -, pour attirer Islandais et Norvégiens. En 2010, les drakkars naviguent au radar. "Le GPS ne détecte pas les icebergs, explique Jaime de la Vega, officier chilien. Et les petits peuvent percer la coque." Le danger existe en Arctique, même encadré. Ainsi des ours. Gérard a été clair : "A terre, restez à 30 mètres maximum du guide, l'individu isolé est vulnérable. Je serai armé d'un fusil. Chargé de vraies balles."
Les balades sont pourtant douces. Les flocons mouchettent un tapis moelleux où se mêlent jaune des saules glauques, rouge des bouleaux nains, rose pâle des sédums, coton des linaigrettes, pourpre et violet des airelles et camarines et vert des lichens. Un lièvre arctique, boule de poils neigeuse et placide, grignote une branche. A l'île du Danemark et au Cap Sud, des pierres et un tunnel d'entrée signalent des ruines de la civilisation inuit de Thulé.
Aujourd'hui, les Groenlandais vivent dans des maisonnettes colorées. Comme à Ittoqqortoormiit, 500 âmes isolées par la banquise. Où l'on achète des fusils à l'office du tourisme, où la chasse au phoque, à la baleine et à l'ours est permise. Mais, à la supérette, on trouve chips, Coca et même une Wii pour les soirées d'hiver. Jennifer, canadienne, est tombée amoureuse de ce paradis du traîneau. Même si, admet-elle en nourrissant ses chiens, "l'hiver est brutal, le vent souffle à plus de 160 kilomètres/heure".
Iceberg barbouillé de rouge
Le lendemain, le brouillard est tombé et, avec lui, la motivation des passagers. La plupart attrapent quand même bottes et gilet de sauvetage et les guides enregistrent la position du bateau sur les GPS. Sur la mer se forment des nénuphars de givre. De la ouate surgit soudain un iceberg barbouillé de rouge. La dépouille d'un phoque, qu'une mouette ivoire picore avec entrain. "Les restes du festin d'un ours", diagnostique Mario, guide italien qui demande le silence. Le mammifère fine gueule doit être proche. Un grognement et le pelage blanc surgit. Le mâle massif monte sur un iceberg qui bascule, décampe à la nage. Pendant l'intermède magique, le fjord Nansen a levé le rideau sur 12 kilomètres de front de glacier d'un bleu dur, d'où s'écoulent des rigoles de glace. Le théâtre de l'Arctique ferme, le brouillard retombe, avant le retour en Islande. Les pommes roulent sur le plancher, les assiettes valsent, l'équipage philippin blêmit. Avec les 45 noeuds de vent apparaissent les patchs contre le mal de mer derrière les oreilles des passagers. Les braves racontent les vagues de 6 mètres au-dessus de la passerelle, les autres fuient dans leur cabine. Un baroud d'honneur de l'Arctique avant de retrouver le soleil et les fulmars impavides. Cette nuit, les lumières de Keflavik trahiront le retour à la civilisation. Et redonneront des envies de Grand Nord.
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