La plus corse des Danoises
Par Marie, lundi 11 janvier 2010 à 18:38 :: Evènements divers :: permalien #510
Tove Brockdorff-Vognsgaard-Parenti, 93 ans, baronne danoise, mécène, chevalier de la Légion d'honneur, a choisi de vivre à Ajaccio dont elle est citoyenne d'honneur.
Il est des gens chez qui le temps n'a pas de prise. Non parce qu'ils ne « font pas leur âge ». Mais parce qu'ils vivent en paix avec cet âge, l'ont accepté sereinement, sans pour autant s'y abandonner. Aussi la baronne Tove Brockdorff-Vognsgaard-Parenti, 93 ans, n'a-t-elle aucune appréhension à s'asseoir juste sous le portrait que Vellutini fit d'elle dans sa jeunesse. « C'était dans son atelier de Montmartre, il me fascinait, un grand ami... » La Tove d'alors avait d'immenses yeux d'un bleu intense, une blondeur un peu ardente auréolant un visage au modelé délicatement arrondi et un tendre sourire indulgent. Celle d'aujourd'hui ne prétend pas ressembler encore à cette jeune femme, pas plus qu'elle ne cherche à fuir ou cacher cette image d'une jeunesse passée. Peut-être est-ce pour cela qu'on sait immédiatement qu'elles sont une seule et même personne. Et puis il y a ce regard dont le bleu, certes moins vif, est demeuré lumineux. Et ce sourire, toujours généreux, bienveillant.
Elle est née à Nætsved, au Danemark, fille unique d'une famille de la haute société danoise, les Matthisson-Hansen. « Une famille peu nombreuse, mais très unie ». Parmi ses aïeux les plus chers, un maître-organiste dont un portrait est conservé dans la cathédrale de Roskilde, là où sont inhumés plusieurs rois et reines du Danemark. « Pourtant, dit-elle, je n'ai pas de talent pour la musique. Surtout pas l'orgue. J'ai essayé le violon et le piano, mais... » Mais, d'un mouvement de la main aussi éloquent que gracieux, elle balaie ces velléités. Plutôt sportive, douée pour le tennis, elle se découvre une vocation d'infirmière. « Le jour de mon diplôme est un jour qui a beaucoup compté pour moi. » Durant la guerre, après un séjour à Londres, qu'elle quitte sous les bombardements, dans « une ambiance dramatique », elle intègre un hôpital au sein duquel, comme nombre de ses compatriotes, elle prend part au sauvetage des Juifs danois, soutenu par le roi Christian X, resté très populaire pour son attitude durant l'occupation du Danemark. « Une atmosphère de peur » se souvient-elle. Sa langue maternelle, ainsi qu'il est courant dans les moments d'émotion, prend un temps le dessus, puis elle enchaîne en anglais, seconde langue « naturelle » pour les danois, avant de revenir au français. « Beaucoup de situations dangereuses. Il fallait penser vite, agir vite. Beaucoup de peur. Pas vraiment pour nous, mais pour ces gens menacés, obligés de se cacher avant de fuir vers la Suède, parfois sur de toutes petites barques. »
Elle épouse le baron Tage Brockdorff-Vognsgaard. Mariage d'amour ? « Oh ja ! Un vrai grand amour ! le premier » dont naît une fille, Annette. Son époux lui fait partager sa passion pour Napoléon 1er qui l'a conduit à constituer, au fil de ses nombreux voyages, une considérable collection d'objets ayant trait à la légende et au souvenir napoléoniens. Quelque 1 000 pièces, dont un premier exemplaire du Code Napoléon, qu'ils destinent à leur fille. La mort prématurée de celle-ci, dans les années 1970, après un accident de voiture, conduit le couple à chercher un autre légataire. Ils veulent en effet éviter qu'un jour, après leur disparition, tout cet ensemble patiemment constitué soit dispersé au hasard de quelque vente aux enchères, si prestigieuse soit-elle. Aussi leur vient-il à l'idée de visiter Ajaccio où ils ne sont encore jamais venus. Estimant que la ville natale de l'Empereur mériterait d'avoir un fonds napoléonien plus étoffé, ils lui font don, en 1974, de leur collection. Un geste qui leur vaut le titre de citoyens d'honneur de la Ville. En 1992, le baron décède. Son épouse prend alors la décision de s'installer à Ajaccio. « Pour être près de la collection. » Et pour, finalement, accomplir la prophétie de cette voyante qui, lorsqu'elle était jeune élève infirmière, lui avait prédit qu'elle quitterait un jour le Danemark pour vivre au loin « dans une ville où il y a des palmiers ».
Désormais, Tove Brockdorff-Vognsgaard se sent plus corse que danoise. Si elle se rend fréquemment encore au Danemark, elle dit ne plus vouloir y vivre. C'est à Ajaccio qu'elle a ses repères : le musée de l'hôtel de ville, le musée Fesch où elle rend visite aux objets qu'elle ne regrette pas de ne plus posséder mais qu'elle aime revoir - « dommage que certains soient dans des réserves ! pas assez de place », la plage du Trottel où elle se baignait encore voilà deux ans, ses petites adresses gourmandes. Et ses habitudes : « Chez le coiffeur deux fois par mois, c'est comme ça ! » De même, « après », elle entend reposer au Canicciu, dans le caveau de son second époux, Louis Parenti. Elle reste pour autant attachée à ses origines, à sa langue natale, à ses traditions. Ainsi, pour Noël, ne manque-t-elle pas de décorer sa maison comme on le fait au Danemark où cette fête est très importante.
Déjà officier des Arts et Lettres, elle a récemment été élevée, et ce sans l'avoir sollicité, au rang de chevalier de la Légion d'honneur. La distinction lui a été remise dans le salon napoléonien de la mairie d'Ajaccio. Un moment de joie, de fierté... et d'amusement : « J'ai perdu ma chaussure dans l'escalier d'honneurs, entre les grognards qui faisaient la haie ! Quelle élégance ! » Elle en rit encore, elle dont ses proches assurent que, quelle que soit l'heure ou la circonstance, ils ne l'ont jamais vue autrement que bien apprêtée, impeccablement vêtue et coiffée. « Coquette ? Ja ! Il faut être chic, n'est-ce pas ? »
Si sa santé ne lui permet plus de se baigner comme par le passé, elle aime encore prendre le soleil, sur sa terrasse dont elle a fait un petit jardin qu'elle entretient. « J'aime les fleurs. Toutes. Mais pas les fleurs coupées. Elles meurent trop vite. » Elle consacre également beaucoup de temps à la lecture, surtout celle d'ouvrages ayant trait à la peinture, qu'elle met un point d'honneur à lire en français. Avec, précise-t-elle, un dictionnaire à ses côtés. Et la compagnie des grands compositeurs, en particulier de Mozart. « Un apaisement. Ecouter une belle musique me fait oublier les choses tristes que j'ai pu connaître ou que l'on voit dans le monde. C'est... une atmosphère de paix. » Elle effleure tendrement une sculpture, un buste d'enfant : « Annette ». Elle soupire. Puis sourit. Comme sur ce tableau peint voilà bien des années, avant les départs et les deuils. La vie donne et reprend. Elle se montre parfois cruelle. Mais Tove Brockdorff-Vognsgaard-Parenti, qui va sereinement vers ses 94 ans, sait qu'il faut malgré tout l'aimer.
Article original: http://info.club-corsica.com/soc_124_007.html
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Elle est née à Nætsved, au Danemark, fille unique d'une famille de la haute société danoise, les Matthisson-Hansen. « Une famille peu nombreuse, mais très unie ». Parmi ses aïeux les plus chers, un maître-organiste dont un portrait est conservé dans la cathédrale de Roskilde, là où sont inhumés plusieurs rois et reines du Danemark. « Pourtant, dit-elle, je n'ai pas de talent pour la musique. Surtout pas l'orgue. J'ai essayé le violon et le piano, mais... » Mais, d'un mouvement de la main aussi éloquent que gracieux, elle balaie ces velléités. Plutôt sportive, douée pour le tennis, elle se découvre une vocation d'infirmière. « Le jour de mon diplôme est un jour qui a beaucoup compté pour moi. » Durant la guerre, après un séjour à Londres, qu'elle quitte sous les bombardements, dans « une ambiance dramatique », elle intègre un hôpital au sein duquel, comme nombre de ses compatriotes, elle prend part au sauvetage des Juifs danois, soutenu par le roi Christian X, resté très populaire pour son attitude durant l'occupation du Danemark. « Une atmosphère de peur » se souvient-elle. Sa langue maternelle, ainsi qu'il est courant dans les moments d'émotion, prend un temps le dessus, puis elle enchaîne en anglais, seconde langue « naturelle » pour les danois, avant de revenir au français. « Beaucoup de situations dangereuses. Il fallait penser vite, agir vite. Beaucoup de peur. Pas vraiment pour nous, mais pour ces gens menacés, obligés de se cacher avant de fuir vers la Suède, parfois sur de toutes petites barques. »
Elle épouse le baron Tage Brockdorff-Vognsgaard. Mariage d'amour ? « Oh ja ! Un vrai grand amour ! le premier » dont naît une fille, Annette. Son époux lui fait partager sa passion pour Napoléon 1er qui l'a conduit à constituer, au fil de ses nombreux voyages, une considérable collection d'objets ayant trait à la légende et au souvenir napoléoniens. Quelque 1 000 pièces, dont un premier exemplaire du Code Napoléon, qu'ils destinent à leur fille. La mort prématurée de celle-ci, dans les années 1970, après un accident de voiture, conduit le couple à chercher un autre légataire. Ils veulent en effet éviter qu'un jour, après leur disparition, tout cet ensemble patiemment constitué soit dispersé au hasard de quelque vente aux enchères, si prestigieuse soit-elle. Aussi leur vient-il à l'idée de visiter Ajaccio où ils ne sont encore jamais venus. Estimant que la ville natale de l'Empereur mériterait d'avoir un fonds napoléonien plus étoffé, ils lui font don, en 1974, de leur collection. Un geste qui leur vaut le titre de citoyens d'honneur de la Ville. En 1992, le baron décède. Son épouse prend alors la décision de s'installer à Ajaccio. « Pour être près de la collection. » Et pour, finalement, accomplir la prophétie de cette voyante qui, lorsqu'elle était jeune élève infirmière, lui avait prédit qu'elle quitterait un jour le Danemark pour vivre au loin « dans une ville où il y a des palmiers ».
Désormais, Tove Brockdorff-Vognsgaard se sent plus corse que danoise. Si elle se rend fréquemment encore au Danemark, elle dit ne plus vouloir y vivre. C'est à Ajaccio qu'elle a ses repères : le musée de l'hôtel de ville, le musée Fesch où elle rend visite aux objets qu'elle ne regrette pas de ne plus posséder mais qu'elle aime revoir - « dommage que certains soient dans des réserves ! pas assez de place », la plage du Trottel où elle se baignait encore voilà deux ans, ses petites adresses gourmandes. Et ses habitudes : « Chez le coiffeur deux fois par mois, c'est comme ça ! » De même, « après », elle entend reposer au Canicciu, dans le caveau de son second époux, Louis Parenti. Elle reste pour autant attachée à ses origines, à sa langue natale, à ses traditions. Ainsi, pour Noël, ne manque-t-elle pas de décorer sa maison comme on le fait au Danemark où cette fête est très importante.
Déjà officier des Arts et Lettres, elle a récemment été élevée, et ce sans l'avoir sollicité, au rang de chevalier de la Légion d'honneur. La distinction lui a été remise dans le salon napoléonien de la mairie d'Ajaccio. Un moment de joie, de fierté... et d'amusement : « J'ai perdu ma chaussure dans l'escalier d'honneurs, entre les grognards qui faisaient la haie ! Quelle élégance ! » Elle en rit encore, elle dont ses proches assurent que, quelle que soit l'heure ou la circonstance, ils ne l'ont jamais vue autrement que bien apprêtée, impeccablement vêtue et coiffée. « Coquette ? Ja ! Il faut être chic, n'est-ce pas ? »
Si sa santé ne lui permet plus de se baigner comme par le passé, elle aime encore prendre le soleil, sur sa terrasse dont elle a fait un petit jardin qu'elle entretient. « J'aime les fleurs. Toutes. Mais pas les fleurs coupées. Elles meurent trop vite. » Elle consacre également beaucoup de temps à la lecture, surtout celle d'ouvrages ayant trait à la peinture, qu'elle met un point d'honneur à lire en français. Avec, précise-t-elle, un dictionnaire à ses côtés. Et la compagnie des grands compositeurs, en particulier de Mozart. « Un apaisement. Ecouter une belle musique me fait oublier les choses tristes que j'ai pu connaître ou que l'on voit dans le monde. C'est... une atmosphère de paix. » Elle effleure tendrement une sculpture, un buste d'enfant : « Annette ». Elle soupire. Puis sourit. Comme sur ce tableau peint voilà bien des années, avant les départs et les deuils. La vie donne et reprend. Elle se montre parfois cruelle. Mais Tove Brockdorff-Vognsgaard-Parenti, qui va sereinement vers ses 94 ans, sait qu'il faut malgré tout l'aimer.
Article original: http://info.club-corsica.com/soc_124_007.html
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